Sciences Po
Jeudi 19 Octobre 2017
   
Texte

Du Forum Civique au journalisme: mon novembre 1989 à Prague

*Par Petr Janyska, Ambassadeur de la République Tchèque auprès de l'UNESCO

Une chance inouïe, une ouverture vers l´inespéré et aussi retrouvailles, retour, rattrapage ...  Retour à l´histoire, à la normalité, à toutes ces valeurs et notions qu´on appelait l´Europe, auxquelles des générations de Tchèques avaient contribué et dont des échos étaient conservés dans les livres et les oeuvres d´art du passé. Remise de la pièce tchèque dans le puzzle européen, lá où elle avait été arrachée quarante ans plus tôt. Sortie de la non histoire, de l´absurdité dans lesquelles la population avait été plongée. Sortie du mensonge auquel elle s´habituait au fil des années. Sortie du cauchemar et de la grisaille dont l´ancien régime s´efforcait de nous persuader qu´ils seraient éternels. Sortie de ce cauchemar que nous refusions, avec mes amis, au plus profond de nous-mêmes tout en étant incertains d´en voir jamais la fin, et encore plus de ce qui allait advenir. Tout cela je le ressentais, dans un nuage d´immense joie mêlée d´incrédulité, en ce novembre 1989.

Ce mois-là tout a basculé,  et pour le pays, et pour ma vie personnelle. Jusqu´à novembre 1989 j´étais traducteur free lance, une catégorie sociale rare, qui m´avait permis de garder une marge d´autonomie par rapport au régime. Je n´étais ni aux jeunesses, ni au parti communiste, ni même syndiqué. Comme tous mes amis, je trempais dans l´opposition. On se passait des textes sous le manteau, on écrivait sous nom d´emprunt ou sous son vrai nom, on essayait d´être informé de ce qui se passait ailleurs, en Europe. Tous les soirs on restait collé au journal des radios „Free Europe“ ou „La Voix de l´Amérique“.

Ce mois de novembre, j´ai pris la décision de ne plus traduire les mots des autres, de dire désormais à haute voix ce qui avait mûri dans ma tête pendant ces années de plomb. Parler franc, aller droit au coeur des choses et surtout éviter la langue de bois. Les mots devaient reprendre leur signification originelle: l´Est devrait être à l´est, l´Occident à l´ouest. Je ne voulais plus avoir  recours aux pseudonymes mais signer mes écrits, prendre position publiquement. J´ai eu le sentiment que s´ouvrait, pour la première fois de ma vie, la possibilité d´écrire vrai, écrire authentique, ce  dont j´avais rêvé et que je ne voulais surtout pas laisser échapper. „Vivre dans la vérité“ comme disait le philosophe tchèque Jan Patočka, co-auteur de la Charte 77, et mort à la suite d´un interrogatoire policier prolongé en 1977. Communiquer était devenu ma vie après 1989.

Le moment fut de ceux, très rares, qui ne nous saisissent qu´une seule fois dans la vie. En ces mois d´intensité accélérée, d´agitation extrême - presque onirique-, de rupture de l´histoire, nous étions nombreux à changer de vie profesionnelle.

On sortait d´un gouffre, d´un système où ni les mots ni la réalité sociale ne renvoyaient au sens que leur conférait le reste de l´Europe : l´ancien régime avait  déformé la vie publique et morale. Il avait appris à une partie de la population à s´approprier ce qu´elle trouvait, et sur son lieu de travail et dans l´espace publique (tout appartenait à l´Etat) en dehors de toute notion de vol. Il avait instauré un cynisme généralisé,  un chacun pour soi auquel  on se heurtait au quotidien. Il avait déformé des professions entières, leur rapport au travail, aux clients, aux résultats. Les médecins,  architectes, ouvriers, enseignants, serveurs de restaurant,  chauffeurs de taxi avaient vécu dans un monde replié sur lui-même, où le principal critère de promotion était la carte du parti, la bienveillance vis à vis de la police, le mimétisme dans la sphère publique et le copinage. Répéter les incantations de l’idéologie officielle pour avoir la paix dans sa vie privée, telle était la condition de presque tout succès professionnel, bien plus que les compétences ou le niveau d‘études. Se rappelle-t-on encore, qu´à la faculté de lettres de l´Université Charles, il n´y avait pas un seul enseignant qui n´eût sa carte? Que sans autorisation du parti communiste, on ne pouvait obtenir son doctorat d´Etat? (Moi-même je n´ai obtenu mon doctorat qu´après douze ans d´obstacles, précisément à l´automne 1989). Que chacun avait son fichier qui l´accompagnait depuis la maternelle jusqu´à la retraite, où tout était noté sur lui, sur ses parents, son conjoint, ses enfants? Que dans tout le pays on construisait les mêmes HLM à un seul modèle de fenêtre, de porte, de poignée de porte? Ceci ne sont que de menus exemples d´une atmosphère qui poussait la population à baisser la tête, à accepter les compromis perçus comme sagesse de la vie. En 1989 le parti comptait toujours un million d´adhérents.

Si les Tchèques voulaient changer leur pays, ils allaient devoir changer non seulement le régime politique, mais aussi en bonne partie leurs mentalités, s’extraire de ce monde déformé, reprendre les habitudes et réapprendre les pratiques de ce qu´on nommait brièvement l´Europe, ou l´Occident.

Si j´avais l´impression, par exemple, comme beaucoup de mes amis, que l´architecture s´était arrêtée avant la guerre, et que, depuis, on ne produisait que de la laideur en béton préfabriqué, faite de matériaux bon marché, aux couleurs ternes, alors en ces mois d´il y a vingt ans, je voulais croire que dans mon pays, aussi, les constructions contemporaines pourraient rejoindre l´histoire de l´art et être dignes du mot architecture. Je voulais croire que l´agriculture pouvait aussi permettre aux animaux de vivre dans les prés sans être parqués éternellement dans des hangars en tôle et en béton comme le régime avait tenté de nous en persuader. Que les chauffeurs de bus apprendraient à dire bonjour et que les vendeuses apprendraient à sourire…

Atmosphère de révolution non-violente  et le Forum civique

Ce mois de novembre, Prague où je vivais, était en effervescence. Comme si la Belle au bois dormant s´était réveillée d´un seul coup. Il régnait une atmosphère de révolution gaie, clairement non-violente. Si violence il y avait, elle ne pouvait venir que de l´ancien régime.

Après la répression brutale, le 17 novembre, d´une manifestation des étudiants paisible et autorisée, soldée selon une fausse rumeur par un mort (la manifestation commémorait, comme chaque année, la mort d´un étudiant tué par les Allemands en 1939), les  acteurs de théâtre ont mis leurs planches à la disposition de l´opposition. Au lieu de jouer, ils se sont livrés, sur leurs scènes, comme toute première catégorie professionnelle, à la critique du régime dénonçant les brutalités policières. Ils ont lu des déclarations politiques. Ils ont pris rapidement le rôle de mobilisateurs, bravant le silence sous lequel les médias passaient les évenements. Personnages publics, connus, jouissant de confiance, ils se sont mis à sillonner le pays en tandem avec les étudiants pour répandre la nouvelle de la formation du Forum civique, le groupe d´opposants autour de Václav Havel, qui exigeait, dès le lendemain de la manifestation des étudiants, la démission des gouvernants.

Ce groupe avait installé tout naturellement son quartier général dans une petite salle de théatre du centre ville. C´est là que je me suis retrouvé, pour finalement y passer des semaines, à travailler avec les médias internationaux. Sans internet, sans téléphones portables (nous sommes en 1989, tout cela n´existe pas) les gens savaient instinctivement où aller et que faire. C´était un de ces grands moments de l´histoire où une population jusque-là hétéroclite,  retrouvait son âme, et devenait, du jour au lendemain,  peuple, nation, où le pays donnait l´impression de battre au même rythme, où chaque individu se transcendait pour devenir acteur de sa vie, où chacun prenait en main le sort du pays.

Une seule fois j´avais eu un pareil sentiment, c´était en 1968 pendant le Printemps de Prague. Depuis cet événement, la répression dure, systématique et répétitive, appelée normalisation dans le jargon du régime, avait pour objectif que la population renonce, une fois pour toutes, à être autre chose qu´une masse passive. La répression a poussé  la population à répéter les clichés sur l‘avenir „socialiste“ prétendu omniprésent et éternel. En contrepartie, le régime proposait au peuple une vie relativement calme, agrémentée de weekends à la campagne, du petit confort de mandarines et de bananes la veille de Noël. Ces mêmes Tchèques qui, aux dernières élections, votaient encore communiste à 99% (la seule liste existante) et que le régime pensait avoir brisés à force d´incantations obligatoires, ont subitement redressé leurs têtes pour retrouver leur dignité, leur parole, leur désir d´agir. Du jour au lendemain, par réflexe, ils se sont retrouvés européens. Quarante ans de transformation en homo soviéticus n´ont pas suffit à effacer entièrement leurs revendications, toujours présentes sur le reste du continent démocratique, et bien connues de leurs grand-parents. Ils redevenaient tout simplement citoyens. J´avais d´ailleurs entendu plusieurs journalistes occidentaux dire avec stupéfaction, que les militants du Forum civique se comportaient, dès les premières heures, comme des Occidentaux en termes d´efficacité, de rapidité,  de prise de décision et de responsabilité. Le visage caché des citoyens s´était révélé.

Dès les premières semaines, parallèlement aux acteurs de théâtre, les étudiants ont joué un rôle de premier plan. Après avoir déclenché les événements par leur manifestation réprimée, ils se sont mis sans tarder à occuper les facultés, multipliant leurs revendications et leurs actions. Des milliers de personnes allaient les voir pour les soutenir, leur apportant des vivres et de l´argent (laissés simplement dans des boîtes à chaussures à l´entrée). Le tout  dans une euphorie et une dignité qui tranchaient avec les images de certaines facultés en grève venant parfois d´autres parties du monde.

Enfin, il y a eu d´immenses manifestations. La population s’est réunie sur les grandes places de la ville, venant par vagues dire adieu au régime et écouter des personnes encore  inconnues, ou identifiées comme opposants simplement par leurs noms. Grâce aux stations „Radio Free Europe“ et „La Voix de l´Amérique“ qui émettaient en plusieurs langues, dont le tchèque, et qui étaient écoutées par des milliers de personnes chaque soir, la population était informée de l´existence, dans son propre pays, d´une opposition politique et de la façon dont elle était réprimée. A l´apogée des manifestations, on pouvait compter plus d´un demi million de participants (pour une population de 15 millions d´habitants). Quelqu´un a eu alors l´idée de tirer de sa poche des clefs et de les faire sonner, comme le glas du régime. Des foules reprendront ce geste non-violent (soudain et méconnu des ethnologues des temps modernes), un geste apparemment anodin - que tout le monde peut oser faire - mais pourtant si éloquent. Depuis, il fait partie de l‘histoire, comme le bonnet phrygien de la révolution française.

Ces manifestations de masse ont montré au régime qu´après quarante ans, la population ne songeait qu´à  se débarasser de ses bienfaits. Ce jour-là il était clair, tout d´un coup, que l´ancien régime s´en allait, sans toutefois savoir où et à quelle vitesse. Le mur de Berlin venait de tomber, la frontière entre l´Autriche et la Hongrie avait été ouverte, toute cette partie de l‘Europe était en mouvement. Toutefois, au même moment des troupes soviétiques continuaient d’être stationnées sur le territoire tchécoslovaque; le parti communiste détenait toujours, de par la constitution, le rôle dirigeant dans le  pays ; dans chaque école et société, la police avait une antenne.

L´année précédente, on sentait déjà que le régime faiblissait, mais jusqu´où ? Vers 1987 ou 1988 j´étais chargé d´un séminaire universitaire de traduction. L´étonnement des étudiants fut grand, lorsque je leur avais demandé de simuler une situation réelle : „Vous, Mademoiselle, vous êtes l´écrivain Soljénitsyne, vous, un journaliste français et vous, un traducteur“, le nom de Soljénitsyne étant tabou. Pourtant, cela n’eut aucune conséquence pour moi. Par contre, il a suffi que je signe un manifeste pour que ce séminaire me soit immédiatement retiré.

Les judokas de Václav Havel

Les premiers jours des événements, la situation n´était pas lisible. Au Forum civique où je me trouvais, parvenaient des rumeurs, difficiles à vérifier, concernant des mouvements de quelques unités militaires, voire des chars. On parlait de maneuvres de la „milice“, ces militants armés du parti communiste tchèque, aux ordres de leurs dirigeants.

L´entrée du théâtre, où siégeait le Forum civique, était symboliquement gardée par deux, trois volontaires, qui, avec un air débonnaire, essayaient d´expliquer à la foule que tout le monde ne pouvait entrer. Quelques judokas du pays se sont proposés à Václav Havel comme gardes du corps pour ses déplacements. De mon côté, un weekend, j´étais allé à la campagne, avec ma famille, pour coller des affiches du Forum civique; ces dernières ont été arrachées dix minutes après notre passage. Si  Prague était en effervescence, la province attendait.

Le siège du Forum civique ressemblait à une ruche. Des centaines de personnes s´entassaient devant la petite porte du théâtre, apportaient des informations (à vérifier tant bien que mal parmi les fabulations et les provocations de la police), apportaient des sandwichs, de l´argent, certains même nous laissaient les clefs de leurs voitures sans prendre la peine de griffonner leur nom sur un bout de papier („Vous en aurez besoin pour aller persuader la province“). D´autres venaient chercher les dernières nouvelles afin de les diffuser dans les usines, les bureaux, les écoles, et même dans certaines unités de police ou de l´armée, car partout foisonnaient des Forums civiques locaux. Au même moment les médias officiels se taisaient.

Non loin du théâtre, dans une galerie d´art, quelques jeunes  rédigeaient une revue quotidienne, le Bulletin d´informations, sur papier format A4, seule source fiable les premiers jours. La société se mettait à fonctionner parallèlement aux institutions, la société civile se réveillait.

Ce n´était pas par hasard que le noyau de l´opposition s´était appelé „Forum civique“. Partout où le socialisme réel était en train de se désagréger, on faisait appel aux mots à connotation pacifique et civique pour désigner les nouvelles forces de l´opposition: „Neues Forum“ en RDA, „Solidarité“ en Pologne, „Forum Démocratique“ en Hongrie. Des noms rassembleurs. Si le régime avait exclu pendant des décennies des franges entières de la population („bourgeois“,  „koulaks“, „dissidents“, „ennemis du peuple“), créant ainsi pendant toute son existence des populations de deuxième ordre, il revenait aujourd´hui à l´opposition d´incarner la nation, le peuple, la réconciliation et l´unité.

La Lanterne magique

Notre théâtre, où tous les chemins convergeaient, s´appelait, depuis longtemps,  la „Lanterne Magique“. Un nom qu´il serait difficile de ne pas interpréter, surtout a posteriori, comme symbole de l´espoir, de lumière au bout du tunnel ; mais aussi comme l‘illlusion d´un changement rapide et facile qui nous berçait les premiers mois du nouveau régime. Ce n´était pas n´importe quel théâtre :  il accueillait ce que les artistes tchécoslovaques avaient pu concevoir et présenter à l´Europe de meilleur, malgré les contraintes et la censure du régime en place. Une production artistique originale, dernier cri de la modernité, conçue à Prague pour l´Exposition universelle de Bruxelles de 1958, mélangeant tous les genres scéniques, depuis le ballet jusqu´aux projections sur écrans multiples. Installé ensuite à Prague, le spectacle allait donner son nom au bâtiment qui l´abritait. Dès lors, y affluaient de nombreux Tchèques et touristes, pour qui la „Lanterne magique“ était devenue un nom mythique. Il fonctionnera sans interruption durant des décennies.

Si on songe que Václav Havel était familier du monde du théâtre, qu´il avait non seulement écrit des pièces mais y avait aussi exercé le métier de machiniste, on comprend mieux le rôle que ce milieu a joué dans les événements. Quelqu´un a eu ce beau mot disant que la meilleure pièce écrite par Havel était le changement de régime de novembre 1989. C´est encore un scénariste (de cinéma cette fois-ci), qui a lancé, en 1988, une pétition contre le régime, appelée tout simplement „Quelques phrases“. Elle réunira, au bout de quelques semaines, plusieurs dizaines de milliers de signatures (alors que la Charte 77, la première vraie pétition d´opposition, lancée par Havel au plus profond de la nuit normalisatrice, en 1977, n´en a compté qu´un peu plus d´un millier).

Dans la ruche de la Lanterne magique s´activaient quelques dizaines d´individus qui s´étaient déja rencontrés pour la plupart dans les réseaux dissidents. Ils se disaient libéraux, conservateurs, catholiques ou agnostiques, quelques uns même trotskistes. On comptait parmi eux aussi bien d´anciens communistes évincés après l´invasion de 1968 que des rockers et des baba cools. Ils avaient parfois fait de la prison ensemble, avaient signé la Charte 77 qui leur avait coûté beaucoup: leur profession, leur passeport, et pour certains leur permis de conduire ou leurs allocations familiales. Leurs enfants étaient exclus de tout établissement universitaire et parfois même des lycées. Ils avaient rédigé des analyses de l´état de la société, avaient fréquenté des cours de philosophie clandestins organisés dans des appartements où les avaient rejoint quelques grands noms venus d´Europe, dont Jacques Derrida. Ils avaient publié sous forme dactylographiée les manuscrits de leurs collègues interdits par le régime. Ils avaient enfin lancé, vers la fin des années 1980, une presse non-autorisée, tapée à la machine et dupliquée grâce au papier carbone.

Tout ce monde courait, téléphonait, écrivait. L´agitation était frénétique et sereine en même temps. Elle suivait son chemin. Chaque soir, une conférence de presse, traduite en anglais, était convoquée. Là, devant un parterre bondé de journalistes de la presse internationale, les leaders du Forum, flanqués d´étudiants, tenaient depuis la scène, tels des acteurs d´une pièce, le journal des événements. Ils faisaient part de leurs pourparlers avec le régime encore en place et annoncaient leurs intentions politiques, dans une totale transparence. C´était le meilleur endroit pour avoir des nouvelles fraîches et sûres, pour rencontrer les leaders de cette opposition qui allait se transformer bientôt en parlement, en gouvernement ou en présidence de la république.

Mon rôle, avec deux collègues, était ici de recevoir et de guider les journalistes étrangers afin de leur expliquer ce qui se passait. La crème des médias internationaux était présente : New York Times, Washington Post, Le Monde, Libération, Frankfurter  Allgemeine Zeitung et des centaines d´autres, de même que toutes les grandes chaînes de TV. Certains y ont fait leurs armes pour devenir plus tard des plumes renommées (comme Natalie Nougayrède aujourd´hui au Monde), d´autres avaient couvert depuis des années cette partie de l´Europe et connaissaient bien les dissidents (Daniel Vernet du Monde ou Henry Kamm pour le NY Times). Nombre de personnalités politiques sont passées par là. Pour les françaises je me rappelle notamment avoir accompagné Bernadette Chirac. Parmi les personnalités spirituelles, je n´oublierai jamais la visite du Dalai Lama, dont la présence a créé un véritable événement. Plusieurs mois plus tard, François Mitterrand venait avec la malheureuse proposition de Confédération européenne, qui incluait Moscou et excluait Washington, et se situait à contrecourant  de ce que les Tchécoslovaques espéraient.

Le film l´Aveu de Costa Gavras

Comme dans tout pays où il avait pris le pouvoir, le régime communiste avait créé des centaines de tabous relatifs à l´histoire. Il avait bloqué l´information, l´accès aux archives. Il manquait des livres et des films sur des pans entiers du passé. De simples vérités historiques, considérées comme politiquement hypersensibles, étaient complètement censurées. Dire que la partie occidentale de la Tchécoslovaquie avait été libérée en 1945 par les troupes américaines relevait du crime de lèse-majesté. Le régime s´était employé à cacher ce fait durant quarante ans, ne permettant aucune plaque commémorative, voire aucune allusion. Ainsi les enfants apprenaient a l´école qu´ils avaient été libérés non pas par les Américains mais par les Soviétiques. Il en allait de même pour les camps de travail forcé dans les mines d´uranium tchécoslovaques où des prisonniers politiques extrayaient dès 1948 ce minerai destiné à être envoyé, gratuitement, à l´industrie atomique soviétique. Que savait la population de tout ce passé? Y avait-il des films parlant de ces histoires occultées?

En 1989, j‘ai découvert „l´Aveu“ de Costa Gavras, un film, inspiré de la vie d´Artur London, qui relate de façon magistrale les procès politiques tchécoslovaques des années 1950, soldés par plusieurs centaines de condamnations à mort. Je décidai alors d´appeler le cinéaste pour lui demander de venir à Prague avec ses bobines. Ce qu´il fit, tout de suite, avec beaucoup de gentillesse. Le mot „Forum civique“ était un sézame, et avec lui sont venus Yves Montand, Jorge Semprun et la veuve d´Artur London. On organisa avec un ami une grande première avec Václav Havel. Le film que j´avais sous-titré en tchèque, fut diffusé dans de nombreuses salles, et, la veille des premières éléctions, à la télévision. Costa Gavras avait d´ailleurs fait don des droits d´auteur à la toute nouvelle Association des cinéastes tchécoslovaques.

Au même moment, j´ai lancé quelques projets documentaires avec une télévision indépendante naissante et écrit des articles dans la presse. La veille de Noël, je courais avec mes enfants acheter des provisions en grande quantité pour les envoyer en Roumanie qui venait de se débarrasser de son dictateur. A Prague, les facultés avaient ouvert des centres de collecte où était indiqué en roumain „riz“, „pâtes“ „aliments pour bébés“…

Au bout de quelques mois, alors que le Forum civique n´avait plus sa raison d´être car la plupart de ses représentants avaient intégré l´appareil d´Etat, nous avons lancé avec un groupe d´amis, déjà responsables de la publication du „Bulletin d´informations“,  le premier hebdomadaire indépendant Respekt („Respect“ en français) . Personne parmi nous n´avait de formation journalistique, ce qui nous permettait d´éviter les clichés et d´inventer  une presse, sa distribution, sa publicité, ainsi que la gestion de la société éditrice. Je visitais plusieurs grands journaux européens, en France et en Grande Bretagne, pour trouver des idées. Je contribuais à l´hebdomadaire par des éditoriaux politiques,  des analyses éléctorales, des articles sur l´international, par des interviews avec des personnalités européennes. Dans la foulée, je lançais un talk-show à la télévision sur les grandes questions de société et je découvrais la planète en tant que journaliste.

Tout ceci s´est enchaîné très rapidement. Nous vivions une situation qui n´avait ni modèle ni paradigme. Nul part au monde on ne savait comment passer de ce type de totalitarisme à la démocratie.

Ce qui est certain, c´est que Prague s´est mise extrêmement vite à l´heure européenne.  L´histoire avait repris son cours et la géographie ses termes réels. Pendant quarante ans on prétendait aller à l´Est quand on partait de Vienne vers Prague, alors qu´en fait, on prenait la direction du nord-ouest. Depuis novembre 89, la politologie s´était enfin réconciliée avec la géographie.

Car l´Europe s´est réconciliée avec elle-même: coupée en deux parties durant quarante ans, elle s´est finalement retrouvée. Sa partie kidnappée (le mot est de Milan Kundera) a rejoint sa partie libre qui, depuis, redécouvre sa soeur de l´Est. Elle se rappelle lentement que c’est là qu‘est né Sigmund Freud ou Edmund Husserl, que c’est là que  Mozart donnait en première certains de ses opéras, qu´Albert Einstein y a enseigné, que le structuralisme y est né, que les lentilles de contacts y ont été inventées. Elle réapprend que cette partie du continent a des siècles d´histoire et de culture à offrir, et que même les pires années de totalitarisme n´ont pu empêcher les créateurs de produire des oeuvres aussi riches et originales que le monde libre, et n´ont pu déposséder les esprits forts de leur liberté de penser.

(Dans ce texte l´auteur exprime son  point de vue personnel)

M. Petr Janyška

Diplômé de langues, l´auteur a écrit sa thèse sur Marcel Proust. Traducteur, en novembre 1989, il rejoint le Forum civique, groupe de personnes qui a lancé autour de Václav Havel les changements politiques en Tchécoslovaquie. En 1990 il fonde avec ses amis Respekt, premier hebdomadaire indépendant. Il organise la sortie du film „l' Aveu“ de Costa Gavras (avec Yves Montand) dans son pays. Il  lance ensuite le premier talk show télévisé, devient directeur adjoint du quotidien Lidové noviny. Il publie des dizaines d´articles sur la vie politique du pays, interviewe des personnalités internationales et participe a de nombreux colloques politologiques dans divers pays, notamment en France.

En 1995 il rejoint la diplomatie, en tant que directeur pour l´Europe occidentale. Il  est nommé Ambassadeur en France en 1999 où il s´implique dans l'adhésion de la République tchèque à l'UE. Au cours de son mandat, il contribue à la Saison culturelle tchèque 2002. Depuis 2006, il est Ambassadeur de son pays auprès de l´ Unesco à Paris.

Auteur de L´Europe retrouvée: entre Prague, Paris et Bruxelles, Editions de l´Aube 2004,

il enseigne également la France politique contemporaine, à la Faculté des Sciences Sociales de Prague.

Grand chevalier de l'Ordre national du mérite ( France), Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres (France).

 

 

 

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher
Ecrire un commentaire
Nom:
Email:
 
Website:
Titre:
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

Partager cet article