Sciences Po
Vendredi 22 Septembre 2017
   
Texte

La nouvelle Ostpolitik de l’Allemagne : de la Russie à l’Asie centrale

L’unification en 1990 marque le retour de l’Allemagne dans une position géopolitique centrale en Europe. La carte mentale des acteurs politico-économiques allemands est toujours celle d’un pays situé au cœur de l’Europe, à la charnière entre l’Est et l’Ouest, ayant le plus grand nombre de voisins ; la référence à la notion de « Mittellage » (position centrale) traduit leur souci de se déterminer de manière optimale par rapport à un environnement stable à l’Ouest, (encore) instable à l’Est et s’ils cherchent avant tout à légitimer l’ouverture des instances occidentales à l’Est, c’est parce qu’il faut avoir des partenaires « occidentaux » à l’Est, l’Europe dans son ensemble devant se transformer d’abord en espace de stabilité.

Cet intérêt stratégique constitue un sorte de trame conceptuelle depuis le début des années 1990, car pour tous les responsables allemands la préoccupation permanente est d’exporter la stabilité de l’Union européenne (UE) pour ne pas un jour importer l’instabilité de l’Est. Suite à l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) entre 2004 et 2007, il s’agit désormais d’assurer et d’exporter la stabilité au-delà des frontières orientales de l’UE élargie, notamment au sein de la Communauté des États indépendants (CEI), d’où une Ostpolitik (politique à l’Est) renouvelée, d’un contenu autre que celle menée au cours des années 1970 et 1980. L’Ostpolitik du chancelier Willy Brandt, poursuivie par les chanceliers Helmut Schmidt et Helmut Kohl, était destinée d’abord à détendre et à normaliser le plus possible les relations entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et les pays du bloc de l’Est à l’ère de la Guerre froide et de la division de l’Allemagne et de l’Europe. À partir de 1990, la politique allemande doit être comprise comme une politique visant la réunification du continent européen.

Dans cette perspective, la politique à l’Ouest et la politique à l’Est se complètent mutuellement, la priorité aujourd’hui étant la stabilisation de l’Est en s’appuyant sur l’Ouest, plus précisément en incitant les États membres de l’UE à s’engager dans une Ostpolitik commune. Les défis à surmonter sont, en effet, considérables. Entre l’Union élargie et la Russie, s’étend désormais une zone plus ou moins instable avec l’Ukraine, la Biélorussie et la Moldavie, qui est aussi un couloir de transports et d’énergie reliant l’Europe à l’Eurasie et, plus loin à l’Est, les enjeux en Asie centrale, qui dépassent les questions de politique de sécurité stricto sensu, concernent aussi directement les Européens de l’Ouest. Les pays centre-asiatiques bénéficient en effet d’immenses richesses naturelles et de leur stabilité dépend également la pacification de l’Afghanistan. L’Asie centrale retrouve donc la place géopolitique centrale qu’elle avait connue au XIXe siècle et le nouveau « Grand jeu », d’une compétition entre grande puissances – dans laquelle sont impliqués les Chinois, les Américains et surtout les Russes –, n’en est qu’à ses débuts et présentant, selon des observateurs allemands, les mêmes traits distinctifs que la Guerre froide. Il est évident que l’Allemagne à elle seule n’a ni les moyens politiques ni les ressources financières et matérielles suffisantes pour mener une politique active en direction de l’espace oriental et centre-asiatique. Il reste que l’Allemagne, parmi les États membres, a toujours été une force motrice de la politique européenne à l’Est, pour des raisons historiques évidentes, et dans les relations avec la Russie, c’est l’Allemagne – « puissance centrale en Europe » – qui est toujours en « première ligne ».

Pour Bruxelles et les capitales des États membres de l’UE, l’Est européen n’est plus terra incognita. Pour des raisons politiques et géostratégiques, leur présence ne va cependant pas de soi. D’une part, les multiples initiatives et les divers programmes et processus lancés depuis quelques années – Politique Européenne de Voisinage (PEV), PEV « Plus », « Synergie de la mer Noire », partenariat stratégique avec la Russie, « Partenariat oriental », mais aussi « Union pour la Méditerranée » et politique d’élargissement avec la Turquie – risquent de s’apparenter à une mosaïque d’activités sans créer véritablement un ciment régional et une Ostpolitik européenne cohérente. D’autre part, des commentateurs allemands insistent sur le fait que la Russie se comporte à nouveau comme une grande puissance qui n’a pas seulement l’arme énergétique à sa disposition mais qui est également prête à employer la force pour défendre ses intérêts, d’après Stefan Meister et Alexander Rahr : « C’est une illusion européenne que de croire que la géopolitique soit un concept caduc. Pour la Russie, elle continue à déterminer la coopération entre les États en Europe ». La question qui reste sans réponse à ce jour est de savoir comment l’Union pourrait s’accorder avec Moscou sur cette nouvelle Ostpolitik, qui marque un nouveau centre de gravité de la politique des États membres, sans apparaître comme un adversaire potentiel de la Russie dans des régions hautement sensibles.

Au demeurant, il est fort probable ainsi que le pragmatisme continuera à l’emporter dans les relations entre l’Allemagne et l’Est européen, et surtout entre Berlin et Moscou, ne serait-ce qu’en raison du poids politico-militaire que revêt la Russie et de ses ambitions de puissance. Pour l’Allemagne et les États membres, il importe donc de nouer avec les États à l’Est de l’Europe centrale et orientale des liens aussi bien politiques et culturels qu’économiques et commerciaux, de maintenir un réseau souple de partenariats et de liens bilatéraux et multilatéraux, associant tous les pays, au sein duquel Moscou ne serait pas l’unique partenaire, mais en resterait le principal : la Russie, qu’on le veuille ou non, est bien l’acteur incontournable en Europe orientale et en Asie centrale. En ce sens, l’établissement d’un réel partenariat avec Moscou est une nécessité impérieuse, d’autant plus qu’à l’humiliation inévitable qu’a constituée pour la Russie la perte de puissance de la fin des années 1980 s’est ajouté l’avancée de l’OTAN – instrument de la Guerre froide – vers l’Est. N’est-elle pas pour le moins lourde de ressentiments à venir ? Il faut précisément enrayer le danger représenté par l’antagonisme dans ce voisinage commun, à moins de laisser se dessiner, vingt ans après la chute du Rideau de fer et l’unification allemande, la perspective d’un nouveau Mur aux confins de l’espace communautaire, cette fois plus à l’Est. Mus par les leçons de l’Histoire récente, il ne fait aucun doute que les dirigeants allemands mettront en œuvre tout leur savoir-faire diplomatique hérité de l’Ostpolitik des années 1970 et 1980 pour éviter une nouvelle division de l’Europe.

Stephan Martens, Professeur de civilisation allemande contemporaine à l’Université Michel de Montaigne / Bordeaux 3 et chercheur au CNRS / UMR 5222 EEE (Europe, Européanité, Européanisation) Bordeaux.

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