Sciences Po
Vendredi 22 Septembre 2017
   
Texte

L’Afrique et la Chute du Mur : le déclassement stratégique et ses effets

Dès les indépendances, acquises pour la plupart dans les années 1960, l’Afrique subsaharienne a été l’un des terrains chauds de la Guerre froide – c’est en partie à cause de son recours à l’aide soviétique que le premier ministre congolais Patrice Lumumba est mort en janvier 1961, et c’est en partie au nom du grand combat entre l’Est et l’Ouest que des milliers de soldats cubains et sud-africains se sont affrontés sur le territoire angolais en janvier 1988. Dans les années 1980 encore, les Occidentaux ont soutenu les guérillas anti-soviétiques en Afrique australe. Et l’Afrique australe a précisément été l’un des espaces où se sont disputés puis négociés, avant la chute du Mur de Berlin, le repli soviétique et la fin de la Guerre froide – c’est donc aussi dans les savanes de Namibie ou sur le plateau central angolais que le Mur a commencé à s’effriter.

 

 

La fin de la Guerre froide a entraîné un indiscutable « déclassement stratégique » de l’Afrique, et donc un affaiblissement relatif des Etats africains : beaucoup d’entre eux avaient en effet su jouer de l’opposition Est-Ouest pour capter des aides. Le président zaïrois Mobutu, maître en matière d’extraversion, avait ainsi géré en expert un incroyable portefeuille de partenariats, des nord-Coréens aux Français en passant par les Marocains, les Allemands de l’Est et les Américains. A mesure que la Guerre froide se terminait, avant même la chute du Mur, l'URSS a privé d’assistance militaire et économique ses partenaires africains, ce retrait autorisant en retour les pays occidentaux à réduire leur présence et leur attention.

Ainsi affaiblis par le déclassement stratégique du continent, beaucoup d’Etats  africains ont dû repenser leur fonctionnement. Ils l’ont fait avec des ressources différentes, dans des contextes locaux spécifiques, et avec des résultats variés – il ne faudrait donc pas surestimer le facteur Guerre froide. D’abord, si les terrains chauds de la Guerre froide, de la Corne à l’Afrique australe, ont été rudement secoués, le déclassement stratégique n’a guère affecté les ordres (et les désordres) en Afrique francophone, la France maintenant ses soutiens, au moins dans « ses » pays-clés – s’il a officiellement entériné et encouragé les réformes démocratiques engagées dans un certain nombre de pays d’Afrique francophone dans son discours de juin 1990 à La Baule, François Mitterrand a maintenu la ligne conservatrice de la politique française envers le continent.

Ensuite, la Chute du mur n’a été qu’un facteur parmi d’autres. La crise prolongée des économies africaines, fondées sur les matières premières et les pétrodollars, a été au moins aussi décisive. Plus largement, il ne faudrait pas passer d’une prise en compte de l’importance de l’extraversion dans les dynamiques de construction du politique en Afrique à l’idée que la « dernière instance » est forcément à l’extérieur du continent.

Les trajectoires ont donc été variées. En Ethiopie, par exemple, le régime pro-soviétique du Derg a finalement plié face aux rébellions alors qu’au Mozambique, l’épuisement et l’équilibre entre le régime pro-soviétique et les rebelles de la Renamo ont abouti à une paix des braves. Dans une situation apparemment comparable, la guerre civile angolaise s’est interrompue brièvement, avant de reprendre de plus belle. Au Libéria, point central du dispositif américain de Guerre froide, la perte de l’aide militaire et civile de Washington a affaibli le régime... et la guerre civile s'est enclenchée dès la fin 1989. En Afrique du sud, la fin de la menace soviétique, dont le régime d’apartheid s’était servi pour obtenir la tolérance des pays occidentaux, a obligé le régime à envisager enfin sérieusement une « transition » négociée. Ailleurs, comme au Sierra Leone ou au Zaïre, des chefs d’Etat ont emprunté un tournant de plus en plus criminel et brutal pour survivre à la perte de leurs parrains, tournant qui a abouti à des guerres civiles.

Pas plus que les embrasements armés, les démocratisations des années 1990, si elles ont pu être stimulées par la globalisation des images et des discours, n’ont été en Afrique un simple effet du « vent d’Est ». Sans doute, la chute du Mur et plus encore, la mort de Ceausescu, qui avait eu une politique africaine très active, auront marqué les calculs des dirigeants africains, leur enseignant que même les puissants régimes du monde soviétique avaient dû céder face aux pressions populaires. Sans doute encore, toute une série de régimes africains se réclamant du marxisme ont vu leur crédibilité aux yeux de leur population encore dégradée après novembre 1989. Mais les dynamiques qui les ont bousculés sont plus anciennes et plus profondes. Au Bénin par exemple, pays emblématique de la démocratisation, les mobilisations avaient commencé ainsi dès 1988 et là comme dans d’autres pays, elles s’inscrivent dans l’histoire plus longue des mobilisations politiques et syndicales – elles ont par exemple une dimension générationnelle (et donc démographique) forte.

Vincent Foucher, chargé de recherche au CNRS, a été Rédacteur en chef de la revue Politique africaine entre 2006 et 2008, il en anime maintenant la revue des livres.

 

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