Sciences Po
Jeudi 23 Novembre 2017
   
Texte

La liberté au bout des ondes

Pour Jacques Semelin, les médias de l'Ouest puis de l'Est ont joué un rôle essentiel dans les événements qui ont conduit à la Chute du Mur de Berlin.

 

Vous êtes notamment spécialiste des mouvements de dissidence et de résistance civile. Pourriez-vous, de prime abord, nous préciser quel a été votre cheminement intellectuel ?

Le fil conducteur a été la notion de résistance civile. Au milieu des années 1980, je travaillais sur la résistance civile dans l’Europe nazie, un travail d’enquête qui m’a amené en Pologne en 1985. Je me suis intéressé au mouvement Solidarnosc. J’ai rencontré différents leaders comme Bronislaw Geremek. Je me suis rendu compte que pour s’informer sur leur propre pays, et donc pour échapper à la langue de bois des médias officiels, les opposants écoutaient régulièrement les radios occidentales. Dans cette Pologne communiste, on avait ainsi gardé l’habitude depuis au moins trois générations de capter le service polonais de la BBC comme à l’époque de l’occupation nazie. Les conditions de l’écoute avaient certes changé : on pouvait le faire sans prendre aucun risque en 1985, ce qui n’était pas du tout le cas en 1939. Lorsque ma thèse « Sans arme face à Hitler » est publiée à l’automne 1989, les commentateurs, dont l’historien Henry Rousso, ont fait le rapprochement entre le travail sur l’Europe nazie et les évènements qui ont conduit à la Chute du mur. Il y avait là en effet une continuité historique saisissante. Il faudra ainsi que surviennent les évènements de 1989 pour que je prenne mieux conscience de l’importance du rôle de la communication et de l’usage des médias par les opposants au sein du bloc communiste.

Vous citez en exergue de votre ouvrage une phrase de Timothy Garton Ash « Ces régimes qui ont vécu de paroles ont aussi péri par la parole ». On pense souvent que le rideau de fer était hermétique à toutes informations venues de l’extérieur. Ce serait donc une erreur ?

Oui, le pouvoir communiste a certes voulu au début se construire à l’abri de toute influence occidentale mais ce projet a vite échoué. Les idées circulent. A l’Est, on tente de capter les radios occidentales en dépit de leur brouillage. Je raconte dans le livre l’histoire méconnue de l’offensive radiophonique de l’Ouest vers l’Est avec des stations telles que Radio free Europe créées au début des années 1950 par la CIA en direction de l’Europe centrale et orientale mais aussi Voice of America, la BBC, Radio Vatican, la Deutsche Welle ou même Radio liberty en direction de l’URSS. Les radios occidentales ont joué un rôle important pour les dissidents soviétiques - qui ont été précurseurs dans la contestation à l’Est - tels l’écrivain Alexandre Soljenitsyne, l’académicien Andrei Sakharov ou le militant Vladimir Boukovski. La radio est pour eux un moyen d’accéder à des informations internationales ou nationales mais aussi un signe de complicité avec un autre univers et d’opposition avec les codes idéologiques et sociaux en vigueur. Sakharov, par exemple, franchit le pas décisif vers l’opposition en avril 1968 lorsqu’il laisse circuler en samizdat son texte sur « Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté individuelle ». Il savait que son document passerait à l’Ouest et c’est une radio occidentale qui le lui apprend. L’écoute des émissions étrangères fait partie du quotidien des opposants même s’il leur arrive de pester contre ce que les émissions disent, ne disent pas ou déforment car il ne faut pas oublier que ces médias sont aussi des instruments de propagande utilisés par l’Occident. Dès le milieu des années 1950, les dirigeants communistes savent que la population écoute les radios occidentales et prennent conscience par la suite de l’importance de la télévision. Ils s’en servent comme moyen de pression contre leurs propres ennemis. Pour les citoyens de l’Est en général, les médias occidentaux apportent du divertissement. Les jeunes écoutent les radios américaines, regardent les séries. En dépit de la construction du mur, l’Allemagne est quasiment réunifiée presque tous les soirs à travers la télévision. La réunification s’effectue surtout autour des programmes de divertissement. Dans les années 70, les autorités est-allemandes capitulent. Il est autorisé de regarder les programmes de l’Ouest moyennant le fait que les individus adhèrent toujours formellement à la doctrine du parti.

Vous démontrez que le rôle des médias a été minimisé par rapport aux facteurs externes dans les évènements qui conduisent à la chute du mur de Berlin. Vous décrivez un lent processus de libération des peuples à travers la reconquête de la parole qui passe par l’usage des médias de l’Ouest mais aussi de l’Est. Quel a été selon vous le rôle des médias dans les principales crises de l’Europe communiste qui, depuis les années 1950, tentaient de faire vaciller Moscou ?

Le processus de reconquête de la parole n’est pas homogène et il est lent en effet. La résistance est tout de même restée un phénomène minoritaire dans l’Europe communiste. Entre les grandes crises Berlin, Budapest etc., on assiste à une certaine accommodation avec le régime ; les gens sont contraints de collaborer avec les autorités pour garder leur emploi. Et puis, certaines personnes ont sincèrement cru à l’établissement d’une nouvelle société sur des bases plus socialistes. Ils vont vite déchanter. J’ai voulu mettre en lumière la maturation dans la façon de s’opposer et de communiquer qui va conduire à la déstabilisation du système de l’intérieur. Quelques exemples : en 1953, lorsque les ouvriers de Berlin-Est se mettent en grève, ils veulent s’exprimer au micro d’une radio américaine. En 1956, lorsque les Hongrois se rebellent contre l’ordre soviétique, les insurgés font le siège de la radio nationale. En 1968, les journalistes tchèques émettant clandestinement dans Prague occupée par les chars soviétiques tiennent à bout de bras la résistance de la population. En 1980, à Gdansk, plusieurs télévisions occidentales parviennent à envoyer régulièrement des images des grévistes du chantier naval. Le "mur" entre Est et Ouest semble brisé et on a l'impression de vivre en direct l'évolution du conflit. La télévision est omniprésente. C’est plus encore le cas en 1989. Les images diffusées le 2 mai 1989 de fils de fer barbelés coupés entre la Hongrie et l’Autriche auront un retentissement considérable en Allemagne de l'Est (République Démocratique Allemande). La population a tout de suite compris : "comme on peut déjà aller en vacances en Hongrie, on pourra ensuite passer en Autriche et donc à l’Ouest"

Peut-on affirmer alors que la chute du mur est une victoire des médias ?

Les médias ne peuvent être véritablement le principal vecteur de changement politique. Le rôle en revient aux acteurs qui ont le courage d’aller dans la rue, d’affronter la répression. Il faut se garder de survaloriser le pouvoir des médias qui ne peut rien sans une situation politique favorable au changement. Les évènements actuels en Iran le confirment. Cependant les médias ont un rôle important dans la constitution d’un espace public critique lorsqu’il est impossible d’occuper physiquement l’espace public, de manifester par exemple pour exprimer un désaccord. Les opposants chinois font un grand usage des nouvelles technologies. Si une sphère publique critique parvient à s’étendre reflétant un désir de changement, il est probable que les individus prendront le risque de s’exprimer dans l’espace public de la rue. Ce processus prend du temps. C’est celui qui a conduit au scénario de 1989.

 

---------------

* Interview de Jacques Semelin par Estelle Poidevin. Historien et politiste, Jacques Semelin est Directeur de Recherche au CNRS (CERI/Sciences Po). A partir d'une enquête menée au début des années 1990 en Europe centrale, son livre "la liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin", (Nouveau Monde Editions, 2009), retrace les grands moments historiques d'une épopée collective qui, de Budapest, Varsovie, Prague  ou Berlin (tout en passant par Londres, New York, Munich ou Paris), conduit des individus, des groupes, voire une population entière, à se libérer de la peur et à reconquérir la parole. Estelle Poidevin a exercé comme journaliste de presse écrite en France. Après une expérience de cinq années dans les institutions européennes, elle travaille aujourd'hui au ministère des Affaires étrangères et européennes.


Pour aller plus loin :

➢    SEMELIN, J., "la liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin", (Nouveau Monde Editions, 2009)
➢    TRAPANS, J. A., “The Baltic States and Western radio broadcasts: The role and estimated impact of radio free Europe,” Journal of Baltic Studies 19, no. 2 (1988): 93-100

sce image : Flick'r > Radio Daze by Ian Hayhurst

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher
Anonyme   |26-04-2010 15:01:27
comme quoi la vie nous réserve des surprises, d'agréables surprises
la tête
haute, hein, toujours!
bonne journée et bonne fin de semaine
Ecrire un commentaire
Nom:
Email:
 
Website:
Titre:
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

Partager cet article