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Jeudi 23 Novembre 2017
   
Texte

De Berlin à Belgrade, 1989 et la désintégration yougoslave

Le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin bouleverse radicalement le contexte géopolitique européen. Dix-huit mois plus tard, en juin 1991, la Yougoslavie bascule dans la guerre. Pourquoi la fin de la Guerre froide a-t-elle précipité la désintégration yougoslave ?

 

Après tout, pour nombre d’observateurs, le pays semblait condamné au moins depuis la mort de Tito, peut-être même dès sa création. On se souvient que la Seconde Guerre mondiale avait fait près d’un million de morts yougoslaves – pour la plupart tués par d’autres Yougoslaves. Et depuis la mort de Tito en 1980, le pays semblait de plus en plus miné de l’intérieur par la montée des nationalismes.

 

Pourtant c’est bien la chute du mur de Berlin qui va provoquer la mort de la fédération yougoslave, conçue dès l’origine comme une alliance défensive face à un contexte extérieur menaçant.

L’exception yougoslave pendant la guerre froide

L’agonie yougoslave a commencé dans l’indifférence générale, alors que pendant toute la Guerre froide les scénarios de la confrontation Est-Ouest, élaborés dans les états-majors américain et soviétique, débutaient toujours soit à Berlin, soit à Belgrade.

La Yougoslavie a en effet occupé une place unique dans l’affrontement entre Washington et Moscou. Après la rupture entre Tito et Staline en 1948, l’administration Truman au pouvoir à Washington choisit de soutenir le « dissident » yougoslave comme une forme de pied-de-nez à l’Union soviétique – privant Staline à la fois d’une sphère d’influence sur l’Adriatique et d’un « client » aux frontières communes avec deux membres de l’OTAN. Or ce soutien américain comporte une aide militaire et économique conséquente, qui donne à la Yougoslavie un statut privilégié parmi les pays communistes. Ainsi, pendant plus de trois décennies, Tito va jouer un numéro d’équilibriste entre les deux blocs. Les Etats-Unis ont envers lui une attitude indulgente, même quand il dénonce le capitalisme et l’impérialisme à la tête du mouvement des non-alignés. Car si la défense de la Yougoslavie n’a jamais fait l’objet d’un engagement formel de la part des Etats-Unis, Washington a toujours maintenu une certaine ambiguïté sur la réaction américaine en cas de défi de Moscou : les chars de l’Armée rouge pouvaient bien déferler sur Budapest et Prague, rien ne disait qu’ils pourraient en faire autant à Belgrade.

L’effondrement du bloc soviétique change donc radicalement le contexte et conduit à une réévaluation de la politique américaine. Avec la chute du mur et la fin de la Guerre froide, la Yougoslavie perd son statut géopolitique spécial et sa place unique entre les deux blocs pour devenir un pays « ex-communiste en transition » comme les autres.  Le maintien de l’unité et de l’intégrité territoriale du pays restent les deux principes directeurs de l’administration Bush (un peu de statu quo dans le désordre ambiant…) ; mais ils ne sont plus considérés comme essentiels au camp occidental et notamment aux intérêts américains. Aussi, quand Warren Zimmermann, le dernier ambassadeur américain en Yougoslavie, prend ses fonctions à Belgrade en avril 1989, il annonce d’emblée la fin de la « relation spéciale » entre Washington et Belgrade. L’aide américaine s’en ressentira très rapidement.

La fin de la menace extérieure, la montée des menaces intérieures

C’est d’autant plus grave que l’unité du pays, qui n’est plus motivée par la menace extérieure, est de plus en plus menacée de l’intérieur. Pendant toute l’année 1990, les premières élections libres se succèdent dans chaque république yougoslave et donnent partout la victoire aux partis nationalistes, qui réclament implicitement ou ouvertement le droit à la sécession et à l’indépendance.

Le 21 juin 1991, le secrétaire d’Etat américain James Baker entreprend une visite de la dernière chance à Belgrade, alors que Slovènes et Croates ont prévu de déclarer leur indépendance le 26 juin. Baker dira plus tard que cette journée fut « l’une des plus frustrantes » de sa carrière. Il en fait un rapport extrêmement pessimiste à Bush : « ce voyage a été totalement déprimant. Franchement, il est plus facile de discuter avec Shamir et Assad que d’essayer d’influencer Milosevic et Tudjman ». Aux Yougoslaves, il dit que les Américains n’interviendront pas. Slovènes, Serbes et Croates interprètent ce message comme un feu vert.

Dans une déclaration qui va longtemps le hanter, Jacques Poos, ministre des affaires étrangères luxembourgeois, déclare alors que « l’heure de l’Europe a sonné ». La phrase s’adresse aussi à l’Amérique, comme le précise Jacques Delors : « Nous ne nous ingérons pas dans les affaires américaines, nous comptons sur l’Amérique pour ne pas interférer dans les affaires européennes ». Les Américains sont enchantés de les prendre au mot : la Yougoslavie est désormais « un problème européen. »

Mais personne en Europe ne comprend les implications des sécessions slovène et croate. Surtout, personne ne va anticiper correctement le jeu de Milosevic. Tandis que le leader serbe et ses alliés militaires et para-militaires, eux, comprennent parfaitement que ce contexte leur laisse les mains libres pour réaliser enfin, par la violence si nécessaire, un Etat rassemblant tout le peuple serbe dans des frontières communes. La population serbe dans sa majorité, matraquée par une propagande télévisée redoutablement efficace, suit.

Début 1991 Milosevic et ses alliés dans l’armée fédérale yougoslave avaient envoyé des émissaires dans les principales capitales européennes et à Washington pour évaluer la réaction internationale à une reprise en main musclée de la situation. Ils en ont déduit correctement que Paris et Londres ne s’y opposeront pas ; que Washington s’en désintéresse ; et que Moscou pourrait même s’en réjouir. Les Serbes en tirent les conséquences. Ils vont appliquer à la lettre un plan élaboré secrètement dans la deuxième moitié des années 1980 par un groupe de militaires et d’intellectuels nationalistes serbes autour de Slobodan Milosevic. Ce plan vise à redessiner les frontières de la Serbie pour y inclure les terres de Croatie et de Bosnie peuplées  par des Serbes – ce que le monde entier connaîtra bientôt sous le terme de « nettoyage ethnique » avec son cortège de villes-martyres-symboles : Vukovar, Sarajevo; et bien sûr Srebrenica.

Une mort annoncée ?

La mort de la Yougoslavie était prévisible, certainement depuis l’arrivée au pouvoir de Milosevic, sans doute depuis la mort de Tito, peut-être même depuis la création du pays en 1945. Mais si le retour de la guerre a toujours été une possibilité, la violence n’était pas inévitable. C’est bien la chute du mur de Berlin qui, en faisant sauter tous les verrous géopolitiques, a créé les conditions d’une nouvelle série de guerres balkaniques.

Dans les mêmes conditions, mais avec Tito au pouvoir, les choses se seraient-elles passées de la même façon ? Tito vivant à la fin de la Guerre froide, la Yougoslavie aurait-elle basculé dans la guerre ?

Question gratuite mais intéressante si l’on compare la Yougoslavie à une autre dictature communiste à l’histoire originale : Cuba. Les deux ont en commun une histoire riche en symboles, un leader charismatique qui a tenu tête à Staline pour Tito, à tous les présidents américains depuis Kennedy pour Castro ; et surtout une position proprement géostratégique, tout près de l’ennemi. Cuba est à quelques dizaines de kilomètres des Etats-Unis, la Yougoslavie est « géographiquement » dans l’empire soviétique. Pendant toute la guerre froide, les deux pays ont tiré de nombreux avantages de ce statut géopolitique exceptionnel, de la part de Washington pour Belgrade, de Moscou pour Cuba.

Après 1989, avec la fin de l’aide soviétique, Cuba a connu une crise économique dramatique, avec de très graves pénuries. Les magasins étaient vides, les transports inexistants, l’électricité rarissime ; les gens manquaient de tout, même de lait pour les enfants. Mais il n’y a pas eu d’explosion de violence. Castro a tenu la société cubaine. Tito aurait-il su, comme Castro, maîtriser les tensions sociales nées de la crise économique ? Plus important encore, Tito aurait-il pu empêcher la montée des nationalismes en Yougoslavie, et contenir la violence ? Peut-être. Mais peut-être pas.

Maya Kandel

Historienne, doctorante à Sciences Po. Maya travaille sur le Congrès américain et les guerres de l’ex-Yougoslavie (1989-1995), sous la direction de Pierre Melandri.

sce : Flick'r > Belgrad, Serbia, by Simca1100ti

Commentaires
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Rajakovic   |25-09-2009 00:06:46
Très bon article. Félicitations. Je suis heureuse de voir que la
"nouvelle génération" a du talent. Si vous parlez ou lisez le croate,
je peux vous suggérer une source récente et qui met à jour des pistes
d'analyse nouvelles sur Tito.
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