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Jeudi 23 Novembre 2017
   
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Le Champ des Merles, un autre 1989 ?

Le 28 juin 1989, alors que l’Europe connaît déjà de profonds bouleversements, Slobodan Milosevic prononce un discours qui marque un tournant tragique dans l’histoire de la Yougoslavie.

En Pologne les élections de juin avaient conduit à la défaite des communistes, au même moment le rideau de Fer avait été ouvert entre l’Autriche et la Hongrie, et les vacanciers de la RDA s’apprêtaient à le franchir. Une révolution européenne prenait forme, en quelques mois elle allait transformer le continent. Ce jour là, Milosevic s’est posé en hélicoptère sur la plaine où un million de personnes l’attendaient.

Le 28 juin 1989, on célébrait à côté de la ville de Pristina au Kosovo (à l’époque Province autonome au sein de la Serbie, elle-même République de la Yougoslavie), les 600 ans de la bataille du Champ des Merles (Kosovo Polje) et Slobodan Milosevic, en tant que nouveau président de la Serbie, en était le maître de cérémonie. La commémoration de cet événement mythique de l’histoire serbe - la défaite des princes serbes contre les ottomans en 1389 - avait été conçu comme un grand moment d’exaltation du nationalisme serbe. Les mots de Milosevic, représentant attitré de cette idéologie, détaillèrent par le menu le programme du renouveau patriotique de la Serbie :

«  Aujourd’hui, six cents ans plus tard, nous combattons à nouveau et regardons nos adversaires dans les yeux. Bien sûr il ne s’agit pas d’un combat armé, même si celui-ci n’est pas à exclure ».

A l’heure où une partie de l’Europe s’apprêtait à connaître dans de manière pacifique une des révolutions les plus spectaculaires de son histoire, cette surenchère de violence verbale dans l’un des pays qui fut considéré parmi les plus ouverts et tolérants du bloc de l’Est peut surprendre. Mais, ces déclarations sont à remettre dans le contexte de la décomposition de la Yougoslavie à la fin des années 1980 et racontent une autre histoire de 1989.

Le Champ des Merles et la dislocation yougoslave

La Yougoslavie socialiste (République fédérale socialiste de Yougoslavie) avait été fondée après la Seconde Guerre mondiale par le Maréchal Tito, en tant que fédération multiethnique de six républiques constitutives (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine) plus deux provinces autonomes sous tutelle de la Serbie (le Kosovo et la Voïvodine). Ce système, instable par nature, avait pu se maintenir autant grâce à l’habileté politique de son chef que par la mise en place d’une idéologie communiste qui imposait de dépasser les clivages nationaux pour forger « l’homme nouveau » yougoslave. Ce faisant, Tito est devenu l’élément unificateur du système yougoslave. Si bien que sa mort en 1980 a conduit au déclin tant de l`idéologie communiste que de l’idéal supranational.

Par ailleurs, à partir de la fin des années 1970, la Yougoslavie a connu une grave crise économique, laquelle a profondément remis en cause la prospérité du modèle socialiste autogéré. En guise de réponse, les Républiques les plus prospères ont alors critiqué les coûteux mécanismes de transferts et de solidarités financiers au niveau fédéral et en cela ont miné la cohérence du système, inquiétant par là les autres nationalités.

C’est dans ce contexte que le communisme a progressivement fait place au nationalisme en tant qu`idéologie politique dominante.

Face aux pressions des Républiques slovènes et croates et aux revendications nationales des Albanais du Kosovo qui réclamaient la transformation de la province en république autonome , les Serbes se sont sentis marginalisés au sein de la Fédération yougoslave. Dans ce contexte ils ont appelé à un renouveau de la nation serbe contre ces périls. Celui-ci s’est effectué au moyen de la résurrection des mythes nationaux (Champ des Merles, Grande Migration des Serbes en 1690) et par une hostilité de plus en plus ouverte aux autres groupes ethniques.

Exprimé par de nombreux intellectuels, en particulier dans le « Mémorandum de l’Académie des sciences de la Serbie » en 1986, le phénomène nationaliste avait fait l’objet de nombreuses discussions parmi les intellectuels. Slobodan Milosevic a alors entrepris de convertir ces positions en un programme politique, dont la recentralisation brutale du système yougoslave au profit de la Serbie était l’un des points centraux. Ainsi dés 1988, il suspend l’autonomie de la république du Monténégro, et de la province de Voïvodine avant de faire de même pour le Kosovo en 1989. Dans la province du Sud, le mouvement provoque le mécontentement de la population albanaise. Le soulèvement de cette dernière durant l`hiver 1989 est réprimé avant qu’en 1990 ne soit mis en place une politique discriminatoire, dite de serbisation, au Kosovo. La cérémonie de 1989 incarne une apothéose de cette nouvelle politique serbe et annonce par son ampleur la suite de l’histoire.

Les événements du 28 juin 1989, couplés à l’action radicale du nouveau pouvoir serbe au Kosovo, vont susciter l’inquiétude des autres Républiques yougoslaves, qui de toute façon imaginaient de plus en plus difficilement un avenir commun avec la Serbie. Ce moment marque le début de la phase de dislocation de la Yougoslavie. La Slovénie et la Croatie déclarent leur indépendance le 25 juin 1991 et la Bosnie-Herzégovine fait de même le 1er mai 1992. Ces déclarations 1e seront pas acceptées par la Yougoslavie, ou ce qu’il en reste, entrainant entre 1991 et 1999 une série de guerres civiles. Elles feront des centaines de milliers de victimes (on estime que 15 000 personnes auraient été tué durant la guerre de Croatie, environ 100000 en Bosnie, 10000 au Kosovo) et seront marquées par la perpétration de multiples atrocités (massacres de Srebrenica en 1995, purifications ethniques dans la vallée de la Krajina et au Kosovo….). Dans cette partie des Balkans, le cycle de violences ne s’achèvera qu’après l’intervention militaire de l’OTAN contre le pouvoir serbe en 1999 afin d’éviter la poursuite d’actions de nettoyage ethnique de grande envergure au Kosovo. Au cour de cette période on aura vu ressurgir la guerre, le nationalisme et les tentations génocidaires au cœur du continent européen.

Pourtant vingt ans après 1989 et dix ans après la fin de la guerre du Kosovo, l’histoire du Champ des Merles n’est pas achevée et continue à interroger l’avenir des Balkans.

Vingt-ans après 1989, sortir du Champ des Merles

Au delà de cette mise en scène nationaliste, que célébrait-on le 28 juin et de quelle bataille du Champ des Merles parle-t-on ?

Dans l’historiographie serbe, le Champ des Merles est un moment fondateur de l’identité nationale  Selon elle, ce jour-là, les princes serbes se sont rassemblés pour combattre l’envahisseur ottoman et défendre le royaume médiéval de Serbie, sous la direction du prince Lazar. Bien qu’ils aient pu tuer le sultan Mehmet I, les Serbes subirent une écrasante défaite, laquelle se solda par l’invasion et l’occupation du pays par les Turcs. Pendant presque 500 ans la Serbie, en tant qu’Etat, sera rayée de la carte. Ainsi représenté, le récit de cet événement tragique servira d’unificateur à la nation serbe, en la réunissant dans une mystique victimaire de la défaite.

Néanmoins cette vision correspond à une réappropriation tardive de l’histoire et à une lecture à l’aune des schémas nationaux modernes, qui ne correspond en rien à la réalité factuelle de l’époque. Le 28 juin 1389 fût bel et bien un affrontement entre deux armées, l’une dirigée par un Serbe et l’autre par un Ottoman. Cependant la première était en sus composée d’autres nationalités, traditionnellement considérées comme ennemies, tels les Bosniaques et les Albanais, tandis que des princes serbes combattaient dans les rangs turcs. Le Champ des Merles ne fut donc pas un affrontement binaire entre deux ennemis nationaux bien définis. De même, il n’a pas mis fin brusquement à l’indépendance du royaume de Serbie (l’issue de la bataille fût en réalité incertaine), le phénomène d’absorption par les Ottomans fût plus long et progressif. Les catégories héritées d’une vision nationale forgée au XIXème siècle ne sauraient expliquer le Champ des Merles, il s’agit d’anachronismes qui ne font pas sens s’agissant du XIV siècle.

Néanmoins cette interprétation erronée de la bataille du Champ des Merles continue à être relayée et en cela à obérer l’avenir politique du Kosovo et de la Serbie. En effet cette vision mythique sert à légitimer les revendications de Belgrade sur son ancienne province puisque selon ce modèle le cœur de la Serbie médiévale est situé au Kosovo. S’en départir, c’est renoncer à son identité. Ce genre de mythification du passé n’est toutefois pas l’apanage des seuls Serbes. De leur côté les Albanais utilisent un procédé similaire pour légitimer leur domination sur le Kosovo. Ainsi, ils se prétendent descendants directs du peuple antique des Illyriens, les plus anciens habitants de la région. Ce qui revient à dire que tout autre peuple installé dans le pays n’est au fond qu’un envahisseur et ne peut donc se revendiquer comme véritablement originaire du Kosovo.

Dans l’espace des Balkans ces mythes nationaux prennent une importance fondamentale pour expliquer l’identité nationale et légitimer les visées politiques de domination d’un territoire. Evidemment ce genre d’argumentaire exclut toute solution simple ou rationnelle des conflits dans la mesure ou il engage ce que l’on considère comme l’essence de la communauté nationale. C’est dans ce sens que le président Kostunica peut déclarer : «  Pour la Serbie, le Kosovo n’a pas de prix ». Aussi le dépassement de ces mythes nationaux est indispensable, si l’on veut à parvenir à une réconciliation entre les peuples des Balkans et à une paix durable dans la région. Ainsi vingt ans après le Champ des Merles de 1989, il serait temps de poser véritablement la question de l’ethno-nationalisme pour chercher à s’en défaire définitivement et sortir ainsi de l’adage de Winston Churchill «  Les Balkans produisent plus d’histoire qu’ils ne peuvent en consommer ».

Guillaume GRIFFART

 

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